C’est avec un grand plaisir que l’association JMDF vous présente sa sélection littéraire pour cette année. Cette liste comportant vingt-six œuvres est destinée à élargir le champ de connaissance de la littérature francophone.

A : Antigone – Jean Anouilh (1944)

Anouilh s’approprie le mythe grec de Sophocle en le métamorphosant en tragédie moderne marquée par la solitude, l’enfance et le sacrifice. C’est avant tout la résistance d’une femme face à un système qui place les lois de la cité avant celles de l’impératif de rester fidèle à elle-même. Antigone se trouve au-delà de la rationalité.

« Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout… » Prologue d’Antigone

B : Bonjour Tristesse – Françoise Sagan (1954)

Sagan écrit avec la légèreté apparente d’un été sur la Côte d’Azur, l’histoire de Cécile, dix-sept ans, oisive et redoutable, orchestre sans vraiment le mesurer la destruction de ce qui l’entoure. La prouesse du roman est d’écrire la cruauté dans une langue classique mais limpide. Ce décalage entre la légèreté de son style et la noirceur du propos est la signature de cette autrice à la maturité déconcertante.

« Quelque chose monte alors en moi que j’accueille par son nom, les yeux fermés : Bonjour Tristesse. »

C : Croire aux fauves – Nastassja Martin (2019)

En 2015, Nastassja Martin survit à une attaque d’ours dans les montagnes du Kamtchatka, en Russie. De cette expérience, elle tire un récit fragmenté et sensoriel qui s’apparente à de la reconstruction. Anthropologue de formation, elle écrit depuis l’intérieur de son traumatisme avec une précision clinique qui rend le texte presque troublant. La frontière entre le monde humain et le monde sauvage, entre la blessure et la renaissance, ne se referme jamais vraiment.

« Je crois qu’enfants nous héritons des territoires qu’il nous faudra conquérir tout au long de notre vie. »

D : Les Déracinés – Maurice Barrès (1897)

Premier volet du Roman de l’énergie nationale, ce roman est aussi un manifeste : Barrès y défend sa thèse contre le déracinement que produit une éducation coupée de la terre et de l’identité. Dans ce récit, sept jeunes Lorrains montent à Paris et s’y perdent, broyés par une capitale qui promet tout et ne tient rien.

« Celui qui se laisse façonner par la société, qui adopte pour règle de ses jugements l’opinion, pour limite de ses actes la coutume, se maintient à mi-côte des grandes vertus et des grandes fautes, et se préserve de ces pénibles vertiges de la conscience. »

E : L’Élégance du hérisson – Muriel Barbery (2006)

Le récit de Muriel Barbery se construit sur une dualité. Deux individualités sont tenues à l’écart du monde. Renée est une concierge autodidacte alors que Paloma est une enfant prodige. Toutes les deux incarnent le paradoxe de la beauté marginale. Ce roman pose la question de la valeur de l’être.

« Peut-être que je suis le symptôme de la contradiction familiale et donc celle qui doit disparaître pour que la famille aille bien. »

F : Fragments d’un discours amoureux – Roland Barthes (1977)

Fragments d’un discours amoureux n’est pas classable par une forme classique, ce n’est ni un roman, ni une confession. Cet ouvrage est un essai à la française, ordonné alphabétiquement par figures du sentiment amoureux. L’attente, la jalousie, l’absence, le vouloir-saisir : chaque figure est disséquée avec une finesse souveraine qui mêle à ses références, des anecdotes personnelles. C’est avant tout un livre qui change profondément la façon dont on se lit soi-même.

« Je t’aime est dans mon coeur, mais je l’emprisonne derrière mes lèvres. »

G : Le Grand Meaulnes – Alain-Fournier (1913)

Roman du regret et de l’aventure, Le Grand Meaulnes s’est construit sur une tension irrésoluble entre le monde réel et le monde rêvé. Alain-Fournier écrit dans une langue pure, où le paysage devient la métaphore de l’intériorité. Le thème central est l’impossibilité de retrouver le bonheur poursuivi confère une particulière mélancolie fondatrice du roman et de toute adolescence qui prend conscience de sa propre finitude. Un roman unique, qu’on ne referme pas indemne. L’auteur tombera tragiquement à l’aube de la première guerre mondiale, en septembre 1914. C’est le livre français le plus lu et le plus traduit dans le monde, après Le Petit Prince.

« Lorsqu’elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre nous, plus clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, une entente secrète que la mort seule devait briser et une amitié plus pathétique qu’un grand amour. »

H : Les Hirondelles de Kaboul – Yasmina Khadra (2002)

Les hirondelles de Kaboul est une oeuvre qui fait partie de ces joyaux littéraires à la simplicité déconcertante. Quatre personnages, deux couples, une ville en ruines sous le régime taliban. L’écriture est sobre mais rigoureuse. Le thème de l’amour mutilé, de la foi spirituelle dévoyée au profit d’un code religieux est douloureuse. Le roman refuse le manichéisme : chaque personnage porte en lui sa propre contradiction, et c’est là sa grande force.

I : Illuminations – Arthur Rimbaud (1886)

Les Illuminations sont une déflagration formelle : Rimbaud y fracture la syntaxe et noie la narration en inventant une prose poétique que seul lui connaît. Il y explore la ville moderne, l’enfance, le voyage, la métamorphose qui se révèlent en éclats, sans transition ni explication. C’est une œuvre qui résiste à l’interprétation univoque, il ne faut pas la comprendre, seulement l’apprécier. Un recueil aux antipodes d’Une saison en enfer.

« J’ai embrassé l’aube d’été. Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit. » Aube, Illuminations

J : Journal d’une femme de chambre – Octave Mirbeau (1900)

Célestine est une domestique qui observe la bourgeoisie de l’intérieur. Elle passe de maison en maison, observe, juge et se venge par les mots. L’écriture est vive et mordante, traversée d’une ironie constante qui ne verse jamais dans la caricature. Les thèmes de la domination sociale, de l’hypocrisie morale et de la survivance féminine sont traités avec une modernité étonnante. Octave Mirbeau brosse le portrait d’une femme libre dans un monde oppressant.

K : Kukum – Michel Jean (2019)

Almanda est une femme qui choisit de vivre selon les traditions du peuple Innu, auquel appartient son mari Thomas. L’écriture est fluide et retenue, à l’image d’une transmission orale que l’on transcrit sans la trahir. Les thèmes de la dépossession, de l’identité autochtone et de la résistance silencieuse traversent le roman avec une force d’autant plus grande qu’elle ne cherche jamais l’effet. Un acte qui reconstruit la mémoire d’un peuple arraché à lui-même.

« J’ai vécu la maternité comme une grande responsabilité qui m’était confiée. La vie en territoire pouvait paraître fragile et elle l’était souvent. La survie des humains dépendait de leur capacité à s’adapter au monde, à vivre en harmonie avec la nature, comme le font les autres espèces. Nous y avions notre place. C’est ainsi que j’en suis venue à comprendre notre existence en forêt. »

L : Les Liaisons dangereuses – Choderlos de Laclos (1782)

Le génie du roman épistolaire de Laclos réside dans l’architecture de sa narration : chaque lettre est à la fois un acte, un masque et une révélation. Le style varie subtilement selon les personnages. Sous le voile du pouvoir, du libertinage et de la perversion, Les Liaisons dangereuses recouvrent des thèmes tels que la lutte de pouvoir, la psychologie et les bas fonds de l’âme humaine. La séduction et le langage servent d’arme de destruction. L’auteur dénonce la corruption de la noblesse d’une manière purement intellectuelle avec une froideur fascinante. Dès sa préface, l’auteur met en garde les jeunes femmes contre les prédateurs, ce qui est d’une lucidité troublante pour l’époque. Merteuil et Valmont ne sont pas des monstres, mais le miroir de leur siècle.

« Je persiste, ma belle amie : non, je ne suis point amoureux ; et ce n’est pas ma faute, si les circonstances me forcent d’en jouer le rôle. » Lettre 138, du Vicomte de Valmont à la marquise de Merteuil

M : Mémoires d’Hadrien – Marguerite Yourcenar (1951)

Ce roman est le fruit du hasard. En 1948, à Hartford aux États-Unis, Marguerite Yourcenar retrouve avec sa compagne Grace Frick, une malle oubliée contenant des feuillets rédigés vingt ans plus tôt, retrouvaille qui la poussera à achever ses Mémoires d’Hadrien. L’autrice réussit à faire parler l’empereur romain avec la voix d’un homme universel pour transmettre ses pensées à son successeur. La langue est classique, sculptée, mesurée et pesée au gramme près. Les réflexions portent tant sur l’exercice du pouvoir, de son amour pour Antinoüs, et la mort calme, entre la méditation et l’élévation.

« Notre grande erreur est d’essayer d’obtenir de chacun en particulier des vertus qu’il n’a pas et de négliger de cultiver celles qu’il possède. »

N : Noces – Albert Camus (1939)

Noces se composent de quatre essais en prose parmi les plus beaux du XXe siècle. Albert Camus y développe sa philosophie de la plénitude sensible avec une langue solaire, rythmée, lyrique sans sombrer dans l’emphase. Le thème central est la réconciliation avec le monde avec et par les sens, sans recours au divin. Noces précède son premier roman, L’Étranger, et en éclaire le fond lumineux que la misère absurde obscurcira.

« L’espoir, au contraire de ce que l’on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, c’est ne pas se résigner. »

O : L’Or – Blaise Cendrars (1925)

À travers le destin de Johann August Suter, Cendrars trace la ruée vers l’or en Californie. Les phrases sont courtes à l’instar de ses poésies, le rythme haché est cinématographique, qui épouse parfaitement le personnage principal qui est un homme porté par une force qui le dépasse. La ruée vers l’or est en réalité la malédiction et la face plus sombre du progrès. Ce que l’homme construit, la folie collective le détruit. Un roman bref et implacable, d’une modernité intacte.

« Si j’avais pu suivre mes plans jusqu’au bout, j’aurais été en très peu de temps l’homme le plus riche du monde : la découverte de l’or m’a ruiné. »

P : Le Parfum de la dame en noir – Gaston Leroux (1908)

Rouletabille, enquête sur la Côte d’Azur qui incarne la raison déductive. Au-delà du pur divertissement, le roman explore les thèmes de l’identité cachée et du passé qui revient malgré tout. L’auteur orchestre une intrigue d’une complexité maîtrisée, jouant sur les fausses pistes et les retournements de situation avec une virtuosité jubilatoire. L’écriture, alerte et précise, reflète le regard du reporter qu’il fut.

Q : Que ma joie demeure – Jean Giono (1935)

Bobi est un vagabond solaire, qui réveille des paysans assoupis dans leur routine du Plateau. L’écriture de Giono est ample, charnelle, traversée de descriptions et d’éloges à la nature qui côtoient le sublime. Le projet du roman est presque utopique : redonner aux hommes le sens de la beauté gratuite, de la joie comme un acte de résistance. Jean Giono est à son sommet, excessif, lyrique, et profondément nécessaire. Ce roman ne parle pas de la beauté de la vie, mais une invitation même à vivre autrement.

« La nuit abolissait toutes les douleurs parce qu’elle avait aboli le monde. Elle abolissait les douleurs les plus fortes, parce qu’elle était infinie, sans borne, ni mesure, ni commencement, ni fin. »

R : Rien ne s’oppose à la nuit – Delphine de Vigan (2011)

Delphine De Vigan pratique une forme d’auto-fiction documentée qui mêle à la fois archives, témoignages et mémoire personnelle pour tenter de comprendre la mort de sa mère. Son écriture est honnête et interroge constamment sa propre légitimité. Est-il possible de raconter ce que l’on n’a pas vécu ? La transmission familiale, la maladie mentale et le deuil sont traités avec une méticulosité qui n’exclut toutefois pas la tendresse.

« Parfois, elle en avait conclu que ses rêves étaient si grands, si démesurés, qu’ils n’entraient même pas dans sa propre tête. »

S : Le Sang noir – Louis Guilloux (1935)

Louis Guilloux construit la structure de son roman sur une seule journée dans une ville bretonne. Cripure est un professeur de philosophie raté et désabusé, de l’entre-deux-guerres, rongé jusqu’à l’os par l’impuissance. Autour de lui gravite tout un monde : ouvriers, bourgeois, militaires. L’écriture est dense et polyphonique, et surtout portée par une colère contre l’injustice sociale. La condition humaine est analysée sans pathos. Un chef-d’œuvre trop longtemps méconnu.

« Le talent, c’est le courage, ce qu’il en faut pour se tuer. » 

T : Thérèse Desqueyroux – François Mauriac (1927)

Thérèse est un personnage énigmatique y compris pour elle-même. C’est là que réside toute la force du roman. L’écriture est d’un classicisme sombre, où les Landes deviennent le prolongement de son enfermement intérieur à la suite d’un acte qu’elle ne peut réparer. Le mariage devient peu à peu une prison, et où le désir est réprimé. La féminité rebelle qui exprime la volonté du personnage d’exister fait la force de ce court roman qui est d’une densité remarquable. François Mauriac excelle à explorer l’âme que la société condamne sans comprendre.

« Notre destin, quand nous voulons l’isoler, ressemble à ces plantes qu’il est impossible d’arracher avec toutes leurs racines. »

U : Une si longue lettre – Mariama Bâ (1979)

Sous la forme d’une lettre, Mariama Bâ signe son premier roman en déployant son étude de la condition féminine dans le Sénégal post-indépendance. L’écriture est sobre et précise, d’une élégance qui doit autant à la tradition française qu’à l’oralité africaine. Les thèmes de la polygamie, de la sororité et de la résistance digne sans jamais verser dans le pamphlet. Un roman fondateur, d’une actualité persistante.

« L’amitié a des grandeurs inconnues de l’amour. Elle se fortifie dans les difficultés, alors que les contraintes massacrent l’amour. Elle résiste au temps qui lasse et désunit les couples. Elle a des élévations inconnues de l’amour. »

V : Vol de nuit – Antoine de Saint-Exupéry (1931)

Avant d’être l’auteur du livre le plus traduit après la Bible, Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry est un aviateur qui a traversé la nuit et la tempête. Il raconte ce qu’il a vécu et témoigne du corps de pilotes qui s’élancent dans la crépuscule sans certitude de revenir. L’héroïsme n’est pas sublimé mais silencieux voire presque anonyme.

W : W ou le souvenir d’enfance – Georges Perec (1975)

W ou le souvenir d’enfance est une oeuvre double. C’est un labyrinthe où la fiction dystopique et l’autobiographie se répondent et l’on en apprend autant par ce qu’elle disent autant que par ce qu’elles dévoilent en filigrane. L’écriture est assez sobre là où le fond explore la mémoire lacunaire, la Shoah indicible et l’enfance orpheline qui font de ce texte l’un des plus complexes et des plus émouvants de son auteur.

« J’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leurs corps. J’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture, leur souvenir est mort à l’écriture. L’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. »

X : XY, De l’identité masculine – Élisabeth Badinter (1992)

Élisabeth Badinter applique sa méthode habituelle avec une rigueur argumentative, une culture anthropologique et style clair et direct. Elle déconstruit les mythes autour de la virilité en prônant que la masculinité est une construction aussi fragile qu’exigeante. L’identité de genre, la relation père-fils et la crise masculine contemporaine ne forment pas une idéologie réductrice. L’essai ouvre un chantier encore très actif aujourd’hui.

Y : Yvain ou le Chevalier au lion – Chrétien de Troyes (XIIe siècle)

Yvain ou le chevalier au lion est peut-être l’oeuvre la plus accomplie de Chrétien de Troyes même si ce n’est pas la plus connue. On lui préfère souvent Lancelot ou le Chevalier de la charrette ou encore Perceval ou le Conte du Graal, mais c’est dans Yvain que la psychologie des personnages atteint sa plus grande finesse. La langue médiévale, conserve une vivacité et une ironie surprenantes. Les thèmes de l’honneur chevaleresque, de la faute et de la rédemption par l’amour déjouent la naïveté que notre siècle prête parfois au Moyen Âge. Un chevalier de la table ronde, un lion, une dame à reconquérir, et surtout un homme qui doit apprendre à rester fidèle à ce qu’il est. L’auteur amorce les premiers traits du roman psychologique.

« Il n’est pas possible d’aimer sans devenir prisonnier de celle qu’on aime. »

« Dame, vous avez entre les mains la clef ainsi que l’écrin où est emprisonnée ma joie, mais vous ne le savez pas. »

Z : Zone – Guillaume Apollinaire (1913)

Zone est le poème-fleuve qui ouvre le recueil Alcools d’Apollinaire. Il est une révolution à lui seul, tant sur le plan formel que sur la confession intime. Le poète abolit la ponctuation, mêle les temps, les lieux et les registres dans un flux qui imite le mouvement de la conscience. L’urbanité, la mélancolie amoureuse et la foi perdue se croisent avec une telle liberté qui inscrit l’écriture dans la modernité. Zone est le poème qui fait entrer la poésie française dans le XXe siècle.

« J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps / Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter »

Jeanne K.